"Que faire d'une gosse qui ne sait pas lire ? D'une gosse qui est en train de sucer un type dans sa camionnette sur l'allée du jardin, pendant que là-haut, dans un minuscule appartement au dessus du garage, ses jeunes enfants sont censés dormir avec un chauffage - deux enfants sans surveillance, un incendie au kérosène, et elle, elle est dans la camionette avec ce type. La gosse en fugue depuis l'âge de quatorze ans, en cavale toute sa vie pour fuir le chaos qu'est sa vie. La gosse qui épouse, en mal de stabilité et de protection, l'ancien combattant rentré fêlé de la guerre et qui lui saute à la gorge si elle a le malheur de se retourner dans son sommeil. La gosse qui triche, la gosse qui se cache et qui ment, la gosse qui ne sait pas lire prétendument, mais qui sait, qui fait seulement semblant de ne pas savoir, qui prend sur elle, délibérément, ce handicap invalidant pour mieux se mettre dans la peau d'une catégorie d'intouchables à laquelle elle n'appartient pas et n'a nul besoin d'appartenir, mais à laquelle, pour toutes les raisons aberrantes, elle veut lui faire croire qu'elle appartient. Et même veut se faire croire qu'elle appartient. La gosse dont l'existence a tourné à l'hallucination à l'âge de sept ans, à la catastrophe à quatorze et au désastre ensuite, dont la vocation n'est pas d'être serveuse, michetonneuse, fermière, gardienne, mais de rester toute sa vie la belle-fille d'un beau-père libidineux, l'enfant livrée à elle-même d'une mère nombrilique, la gosse qui se méfie de tout le monde, qui voit un escroc en chacun, et qui pourtant n'est protégée contre rien, mais dont la capacité de tenir le coup, sans se laisser intimider, est énorme, alors qu'elle n'est qu'une actionnaire minuscule de l'existence, l'enfant aux abois, la fille préférée de la poisse, la gosse à qui tout ce qui peut arriver d'infect dans une existence est arrivé en effet et dont la chance ne donne pas signe de tourner ; elle qui pourtant le trouble, l'excite comme personne depuis Steena, et que sur le plan moral il considère non pas comme l'être le plus répugnant qu'il ait rencontré, mais au contraire le moins vil; elle vers qui il se sent attiré, après avoir si longtemps visé la direction inverse - à cause de tout ce qu'il a raté en visant la direction inverse -, parce que le sentiment sous-jacent d'avoir raison qui l'animait par le passé est exactement celui qui le pousse en avant aujourd'hui ; elle, l'amie intime, contre toute attente, avec qui son union est tout aussi spirituelle que physique, elle qui est tout sauf une poupée de chair sur laquelle il se jetterait deux fois par semaine pour assouvir la bête en lui, elle qui, plus que qui que ce soit d'autre au monde, est pour lui un frère d'armes."
La tache, Philip Roth, Folio, 2004, p. 224-225
Alf
22/01/2010
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